Comment Cette Petite Fille Mutilée est Devenue une Femme Puissante et Inspirante

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Il y a des femmes à qui la vie n’a pas laissé le choix d’être autre chose que des héroïnes. En cette journée internationale de lutte contre l’excision, une femme puissante et résiliente nous raconte son parcours, de la mutilation à la reconstruction. Dans un monde où 200 millions de femmes et petites filles sont excisées, et où une petite fille est mutilée toutes les 4 minutes, Marie-Claire Moraldo Kakpotia est une vraie source d’inspiration,
pour les victimes de mutilation sexuelle comme pour toutes les femmes ayant subi des violences, quelles qu’elles soient.
Voici son témoignage.

Je m’appelle Marie-Claire Moraldo Kakpotia, j’ai 35 ans. Je suis née en Côte d’Ivoire.
Ma mère était contre l’excision. J’étais en principe à l’abri de ce danger.

Mais à l’âge de 9 ans, je suis partie en vacances dans la famille de mon père. Lors d’une visite chez ma tante, on m’a emmenée dans une fête dont je ne connaissais pas l’objet. Plusieurs filles faisaient la queue devant une pièce, toutes jeunes, elles avaient entre 3 et 9 ans. On m’a placée parmi elles. Je ne savais pas ce qu’on attendait, mais une chose m’inquiétait : chaque fille qui en ressortait était en pleurs.
Il aurait été difficile à une petite fille de 9 ans d’imaginer ce qu’on avait fait à ces fillettes, et ce qui l’attendait elle aussi.

J’arrive dans la pièce, et quatre femmes me saisissent brutalement. Je suis plaquée au sol. L’une d’elles arrive avec son couteau et fait ce qu’elle a à faire.
La douleur incommensurable. Le sang. Les larmes.
Mais à aucun moment, je n’ai pris conscience de ce qu’on m’avait réellement fait ni des conséquences que cela aurait sur ma vie de femme.

À la mutilation succède le silence. Le silence d’une petite fille et de sa famille d’abord comment parler à une petite fille, qui ne sait pas vraiment ce qu’est un clitoris, ni ce qu’on lui a réellement fait ? Le silence d’un premier petit copain ivoirien ensuite, qui ne fait aucune remarque sur une intimité dont il ne perçoit peut-être pas la « différence ».

Je grandis, le temps passe, je poursuis mes études jusqu’à mon BTS de gestion commerciale.
En 2004, je quitte la Côte d’Ivoire à cause de la crise politique. Je ne me voyais pas construire mon avenir dans un pays en guerre. Je m’installe à Dakar où je travaille comme attachée commerciale.
J’y rencontre un marseillais qui deviendra mon époux, et avec qui je viendrai vivre en France.

Mais des mots résonnaient en moi, ceux d’un petit copain italien, rencontré avant mon mari: « ,Mais où est passé ton clitoris? » Nous ne nous étions plus revus par la suite, car il ne pouvait pas se faire à cette absence de clitoris.
À partir de là, je commence mes recherches et je comprends ce qu’on m’a fait, comment on a mutilé mon corps, et l’impact de cette violence sur ma vie de femme.
Je développe un complexe d’infériorité. Je ne me sens plus une femme à part entière. Je me dis « je suis hors-jeu, parce que je n’ai pas de clitoris ». L’excision n’est pas une violence ordinaire. Elle est une atteinte qui va bien au-delà du corps mutilé, elle mutile l’image de soi, la relation à son propre corps, le rapport aux autres, avec qui on est sans cesse sur la défensive, les relations amoureuses, la sexualité, l’esprit.

Je divorce, et j’entame un énorme travail de réparation psychologique. Je ne pouvais pas laisser cette violence qu’on m’avait faite déterminer la suite de mon destin.
En 2016, lors de vacances au Sénégal, je tombe sur le témoignage d’Inna Modja dans un magazine. La chanteuse y parle de son excision, à l’insu de ses parents, à l’âge de 4 ans, et de la chirurgie réparatrice dont elle a bénéficié à l’âge de 22 ans. Nos histoires sont semblables ! Je prends alors contact avec le docteur Foldes, inventeur d’une méthode de réparation du clitoris.

Je suis opérée le 7 décembre 2016. C’est ma deuxième date de naissance.
Quand je me réveille de l’anesthésie, je suis une autre femme. Je souris, je suis sereine.
C’est le début du processus mental qui m’a amenée jusqu’à aujourd’hui.Avec cette opération, ce n’est pas seulement mon corps qui a été réparé. Cette chirurgie a enclenché un processus de réparation mentale. Tout a changé : ma sexualité, mais aussi mon rapport à moi-même et aux autres.
J’ai commencé à participer aux groupes de parole de Women safe, organisme qui prend en charge les femmes victimes de violence. Lors de cette reconstruction, j’ai pris conscience qu’il n’existait pas d’association sur ce thème à Bordeaux, où je vivais et où je vis encore. J’ai fondé Les Orchidées Rouges, association parrainée par le docteur Foldès et Mme Fréderique Martz, de l’organisation Women Safe.

Je suis lauréate du prix de l’initiative 2017 à Bordeaux pour l’événement que j’organise du 6 au 10 février pour informer les Bordelais sur la question de l’excision et ses méfaits.

Mon association a pour but :
• d’accompagner les femmes dans leur reconstruction, en les guidant dans leur processus de réparation psychologique pour être en paix avec elles-mêmes et avec l’amour,
• de sensibiliser les familles sur les risques que courent leurs filles quand elles vont en vacances dans leur pays d’origine, sachant que cette violence se pratiquant sans anesthésie, il suffit que les parents s’absentent un très court moment pour retrouver leur petite fille mutilée,
• d’informer les femmes sur la possibilité et les conditions de la réparation. Beaucoup d’entre elles par exemple, ignorent que cette opération est entièrement prise en charge par l’Assurance Maladie.

J’ai obtenu un master en management commercial et je suis également devenue entrepreneuse. J’ai fondé Kapotia Fashion, une plateforme de vente de bijoux africains vendus en ligne et lors d’événements en rapport avec le commerce équitable. Mon but est, par cette plateforme et par une coopérative développée en Afrique, de permettre aux femmes africaines de vivre de leur travail artisanal, d’acquérir une autonomie et d’accéder à leurs rêves.

J’ai toujours gardé à l’esprit cette citation de Jean-Paul Sartre: « L’important ce n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous », ainsi que les principes de mes grands-parents maternels avec qui j’ai grandi, et qui me répétaient de toujours tirer le meilleur de chaque expérience, qu’elle soit positive ou négative, pour en ressortir plus forte.

Aujourd’hui je suis l’heureuse maman d’un garçon de 9 ans et une femme épanouie, sereine et heureuse dans sa vie sociale, professionnelle et amoureuse.

Femme d’influence

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