« J`AI DÉCOUVERT QUE J`AVAIS ÉTÉ EXCISÉE LORS DE MON ACCOUCHEMENT« 

Finda Iffono coordonne le projet « Sauvons les filles de l’excision » avec l’ONG Plan International en Guinée. Elle-même victime de cette mutilation génitale, elle a accepté de témoigner et de raconter son combat pour faire changer les traditions.

Les chiffres sont glaçants : toutes les 10 secondes, une fille de moins de 12 ans subit une ablation génitale. Au total, plus de 200 millions de femmes et de filles dans le monde vivent actuellement mutilées. Pratiques séculaires motivées par des croyances culturelles, religieuses et sociales, les Mutilations Sexuelles Féminines (MSF) sont le reflet d’une volonté de contrôler les femmes et des inégalités patentes au sein d’une communauté.
Si cette tradition barbare commence progressivement à reculer, notamment grâce au travail des ONG et aux législations peu à peu mises en place, l’excision continue à faire des ravages dans une trentaine de pays. En Afrique par exemple, on estime que 3 millions de fillettes risquent chaque année de subir ces mutilations.

En cette journée internationale de la tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines, nous avons voulu donner la parole à Finda Iffono. Cette juriste de formation est une activiste qui combat l’excision avec force aux côtés de l’ONG Plan international en Guinée, où plus de 97% des femmes (âgée de 15 à 49 ans) sont encore victimes de MGF. Elle-même victime d’excision lorsqu’elle était ado, elle est déterminée à changer la norme sociale et s’affaire à démystifier, expliquer et briser le tabou sur le terrain.

Quel a été le déclic pour vous engager contre l’excision ?

J’ai été excisée lorsque j’avais 12 ans mais je ne l’ai découvert que lors de l’accouchement de mon premier fils à 33 ans, en 2011. J’ai dû accoucher par césarienne. J’ai demandé au médecin pourquoi et là, il m’a appris que j’étais une victime de l’excision. Personne ne m’en avait jamais parlé… Je savais que cela existait car toute la société africaine dit que c’est une pratique « normale » et que tout le monde « doit y passer ».

A l’époque, je ne savais pas qu’il y avait des inconvénients, je ne réalisais pas la dangerosité et des conséquences. Ce n’est qu’à l’accouchement que j’ai compris les répercussions que cela avait eu sur mes organes. Il y avait obstruction de mon organe génital. La voie normale était obstruée pour mon enfant, ce qui a entraîné une césarienne. J’ai constaté les séquelles irréversibles que cela avait eu sur mon corps et j’ai pris la décision de devenir une activiste.

Quelles sont les conséquences des MSF pour une femme ?

Elles sont énormes. Il y a les conséquences immédiates et les conséquences à long terme. On se focalise sur les douleurs. Mais c’est encore plus que ça ! Les mères de famille savent que l’excision est extrêmement douloureuse. En plus de la douleur, il y a le choc, l’émotion de la fille parce qu’elle n’est pas informée à l’avance de ce qu’elle va subir dans la case de l’excision.
Et puis il y a les fistules, les problèmes de cicatrisation… Certaines ont des cicatrices qui ne leur permettent plus d’être avec un homme. Il y a aussi la rétention urinaire : tous les médecins vous diront que c’est très mauvais. Il y a aussi les hémorragies.
Il y a aussi les règles douloureuses, le fait qu’il faille ouvrir encore davantage l’orifice pour les femmes qui veulent accoucher par voie basse. Il y a beaucoup de problèmes pendant l’accouchement. Et il y a d’ailleurs beaucoup de mortalité infantile aussi en Afrique et dans tous les pays où l’excision est pratiquée.
Sans oublier le droit de l’enfant : son droit à la vie, à la santé. Personne ne souhaite le malheur de son enfant. Alors pourquoi tant de femmes leur font du mal dans une case ? Pour toute personne consciente de la douleur de l’excision, je ne vois pas comment une mère voudrait-elle emmener sa fille à l’abattoir. Personnellement, je suis fière de ne pas avoir fait exciser ma fille.

Votre engagement vous a-t-il porté préjudice ?

Quand on est activiste contre l’excision, on est victime de beaucoup de menaces, tous les jours. Ma grand-mère était une dame exciseuse. J’ai eu peur de sa réaction lorsque je suis devenue une activiste. Elle l’a découvert et elle a été furieuse. Elle est aujourd’hui décédée. Ma mère a aussi été perplexe. J’appartiens à une famille aux valeurs conservatrices traditionnelles. Mais je leur ai expliqué, je leur ai dit que c’était une vocation et que je défendais une cause qui va sauver beaucoup de filles.
J’ai une nièce que j’essaie de protéger mais je n’y suis pas encore totalement parvenue. L’excision est un phénomène social et c’est cela prend du temps de changer le comportement de l’entourage. C’est la fille de mon frère. Pour la sauver, je dois parler avec ma mère et mes soeurs. Mon frère comprend déjà car il a beaucoup plus d’informations. Elle devait déjà être excisée en 2016, mais je l’ai sauvée. Même chose en 2017 et 2018. Je me dis que je suis en train de réussir…

Comment justifie-t-on l’excision ?

Pour les adeptes de la pratique, cela aiderait à « endurcir » la jeune fille physiquement et moralement. Cela l’aiderait à préserver sa virginité, à observer l’humilité dans son foyer, à avoir des règles de vie morale, sociétale, conjugale « normales ». Sauf que pour cela, couper un organe ne sert à rien ! On peut le faire par la simple éducation.

Comment travaillez-vous pour changer les mentalités au quotidien ?

Cela passe par le dialogue avant tout. Il faut aussi se focaliser sur l’écoute. Il faut savoir pourquoi l’interlocuteur pense que l’excision est une bonne chose. Nous, les activistes, nous donnons des arguments pour éduquer. Il y a deux dimensions : la dimension médicale et la dimension éducative.
Dans notre travail avec Plan International, on fait comprendre à la communauté qu’on peut se passer de l’ablation grâce au « rite alternatif » (séjour des filles en forêt accompagnées par des femmes plus âgées, ponctué de chants et danses traditionnels et de dialogues).
C’est une approche qui nous permet de répondre à la question de cette dimension éducative : transmettre des valeurs traditionnelles positives à un certain nombre d’enfants sans passer à l’acte chirurgical. On peut le faire sans blesser l’enfant.

L’excision a été interdite en Gambie ou encore au Nigeria. Avez-vous bon espoir pour la Guinée ?

Oui, car l’existence même de la loi (en Guinée, l’article 265 du Code pénal punit l’excision, d’une peine de travaux forcés à la perpétuité et même la peine de mort s’il en résulte un décès dans les 40 jours) est un bon moyen de pression. Le Nigeria ou le Burkina ont réussi grâce à cette force de la loi justement. Il faut sans cesse rappeler au gouvernement qu’il doit nous appuyer. La loi interdit l’excision mais il faut la vulgariser. Il faut que dans tous les villages, tout le monde sache que nul n’est censé ignorer cette loi.

La majorité de la population comprend que l’excision a beaucoup plus de conséquences que d’avantages. Mais nous avons peur de la stigmatisation, du qu’en dira-t-on. Si je n’ai pas excisé ma fille, la société va me rejeter, pense-t-on. Comment mettre fin à cette stigmatisation ? Comment amener les gens à comprendre que c’est une pratique séculaire qui n’a aucun lien avec notre religion ? Donc, le point de départ, c’est que chaque citoyen soit d’abord informé sur la loi. Le code pénal comme le code de l’enfant parlent bien de l’intégrité physique de la personne.

Source: terrafemina.com